les saucisses de la discorde entre Londres et Bruxelles


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La bataille actuelle entre Londres et Bruxelles autour de l’application du Brexit en Irlande du Nord est, à bien des égards, illustrée par les tensions autour d’une éventuelle future interdiction des exportations de saucisses britanniques vers Belfast. Un vrai casse-tête pour Boris Johnson et l’Union européenne.

Pour une poignée de saucisses… Six mois après le Brexit, les tensions sont à nouveau à leur comble entre le Royaume-Uni et l’Union européenne. Une réunion entre les négociateurs de Londres et ceux de Bruxelles, mercredi 9 juin, n’a pas permis d’aplanir les différends au sujet de l’application des dispositions commerciales en Irlande du Nord. 

Il a été question de risque de guerre commerciale entre l’UE et le Royaume-Uni, d'”intransigeance” bruxelloise, de négociateurs européens “à bout de patience”. Le tout à cause d’un peu de viande ? 

Les saucisses ne passeront pas ?

C’est ce que les tabloïds britanniques ont surnommé la “guerre des saucisses”. Elle n’est pas nouvelle et avait déjà empoisonné les négociations entre Londres et Bruxelles avant la sortie effective du Royaume-Uni de l’UE en janvier 2021.

Mais elle est revenue sur le devant de la scène diplomatique à l’heure où un moratoire de six mois sur l’application de certaines règles européennes de contrôle sanitaire sur les exportations britanniques vers l’Irlande du Nord est censé prendre fin.

À partir du 1er juillet, le Royaume-Uni ne devrait plus pouvoir acheminer certaines viandes vers les supermarchés nord-irlandais. Et les fameuses saucisses britanniques qui en font partie sont devenues, aux yeux du gouvernement britannique, un symbole de tout ce qui ne va pas avec le protocole nord-irlandais, mis en place après le Brexit pour éviter un retour très redouté de frontières terrestres entre les deux Irlandes.

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Pour résumer : les saucisses britanniques font les frais du statut alambiqué de l’Irlande du Nord. Bien que rattachée politiquement au Royaume-Uni, Belfast continue malgré le Brexit à être soumis aux règles du marché unique européen. La raison en est que la République d’Irlande, elle, fait partie intégrante de l’Union européenne. Comme il était hors de question d’installer des postes de douanes physiques entre les deux Irlandes, susceptibles de raviver les violences entre unionistes et indépendantistes, tous les contrôles de conformité aux règles de l’UE des produits britanniques se font dans les ports nord-irlandais. Et la frontière commerciale a ainsi été établie en mer d’Irlande.

Et c’est là que le bât blesse pour les saucisses. Une norme sanitaire européenne interdit l’importation de viande crue depuis des pays hors-UE à moins qu’elle soit congelée à -18 °C. Cette règle avait été adoptée pour que les consommateurs européens ne mettent pas dans leurs assiettes de la viande en provenance de pays où les contrôles sanitaires peuvent laisser à désirer, comme la Chine, qui a connu son lot de scandales alimentaires. Mais les saucisses britanniques – tout comme certains burgers et nuggets – tombent également sous le coup de cette interdiction faute d’être suffisamment surgelée.

Pour le gouvernement britannique, cela est politiquement inacceptable puisque l’Irlande du Nord fait partie du Royaume-Uni. À ses yeux, le consommateur de Belfast doit pouvoir avoir accès aux mêmes saucisses que celui de Londres. 

Des saucisses comme “cheval de Troie” ?

Pour autant, cette “guerre des saucisses” n’est “que la partie émergée de l’iceberg”, juge Iain Begg, spécialiste de la politique économique européenne à la London School of Economics, contacté par France 24. En tant que telles, les “exportations de saucisses vers l’Irlande du Nord sont insignifiantes et il y a, localement, tout à fait la capacité industrielle pour en produire”, assure-t-il.

Il s’agirait plutôt d’une “question de philosophie de l’application des mesures du protocole nord-irlandais”, juge cet expert. “Il y a une vision légaliste du texte, incarnée par l’Union européenne, opposée à une approche plus pragmatique, que défend le gouvernement britannique”, résume Iain Begg. 

Londres demanderait un peu de souplesse à Bruxelles, arguant que le Royaume-Uni n’est pas la Chine et que “les contrôles sanitaires sont, sur beaucoup de points, très proches de ceux préconisés par la réglementation européenne”, souligne le spécialiste de la London School of Economics. 

Mais l’UE est, aussi, “tout à fait dans son bon droit de refuser de faire une exception”, nuance-t-il. D’autant plus que si elle cède pour les saucisses, rien n’empêcherait Londres d’utiliser ce même argument de la proximité normative avec le marché unique pour faire fi d’autres règles. “La crainte européenne est que les saucisses servent de cheval de Troie”, estime Iain Begg.

Boris Johnson a aussi braqué Bruxelles en déclarant ces dernières semaines qu’il allait décider unilatéralement d’étendre jusqu’à octobre 2021 le moratoire sur l’application des normes sanitaires de l’UE. Une telle initiative ne serait pas seulement illégale au regard des règles européennes, elle serait perçue comme une déclaration de guerre commerciale, a averti Maros Sefcovic, le vice-président de la Commission européenne qui s’occupe des négociations sur le Brexit avec Londres. Dans ces conditions, Bruxelles n’a nulle envie de faire plaisir à Londres.

Pressions de toute part sur Boris Johnson

D’autant que l’UE sait que le temps joue en sa faveur. Boris Johnson est soumis à une pression internationale de plus en plus intense pour céder. Le président américain Joe Biden, arrivé mercredi 9 juin en Angleterre pour le G7, a enjoint le Premier ministre britannique de régler au plus vite la situation en Irlande du Nord. Il a même laissé entendre que l’avenir d’un accord commercial entre le Royaume-Uni et les États-Unis pouvait en dépendre

Mais Boris Johnson est pris “entre le marteau de Joe Biden et l’enclume des unionistes nord-irlandais”, rappelle Iain Begg. Une partie de la population nord-irlandaise a déjà l’impression que le gouvernement britannique l’a abandonné au profit de bonnes relations avec l’Union européenne. Céder sur la question des saucisses pourrait faire monter encore d’un cran la tension dans la région. Le fait “que la nouvelle direction du parti unioniste nord-irlandais [mis en place depuis mi-mai, NDLR] soit plus radicale que la précédente ne va pas lui simplifier la tâche”, estime Iain Begg. À bien des égards, avec cette “guerre des saucisses”, Boris Johnson a le choix entre deux mauvaises solutions : contrarier son puissant allié américain ou se mettre à dos des unionistes nord-irlandais capables de lui nuire politiquement au niveau national.

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