Le casse-tête de la dette des pays africains


L’un des thèmes majeurs du sommet sur le financement des économies africaines organisé mardi à Paris est le poids de la dette des pays africains et l’opportunité d’en annuler une partie. Un problème d’autant plus urgent que cela permettrait de libérer plus de fonds pour lutter contre les conséquences économiques de la pandémie.

Le président français Emmanuel Macron parle de “New Deal” pour l’Afrique, mais dans les couloirs du sommet sur le financement des économies africaines, qui se tient à Paris mardi 18 mai, c’est un problème n’ayant rien de nouveau qui est sur toutes les lèvres : la dette des pays africains.

Et des mots que le Fond monétaire international (FMI) ou la Banque mondiale n’espéraient plus entendre – comme restructuration ou annulation de la dette – ont commencé à réapparaître. Emmanuel Macron lui-même a d’ailleurs remis le sujet sur la table lundi, en annonçant l’effacement de 4,1 milliards d’euros de dette que le Soudan devait à la France.

Poudrière de la dette

La crise du Covid-19 a en effet transformé une situation globalement déjà tendue sur tout le continent en poudrière de la dette. Du moins aux yeux des créanciers. Avant l’arrivée du virus, “il y avait déjà plusieurs pays africains qui étaient à risque aux yeux des grands bailleurs publics comme le FMI, et la pandémie n’a fait qu’accentuer le problème en entraînant une réduction des rentrées d’argent pour ces États – à cause de l’arrêt du commerce international et du tourisme – et une hausse de leurs dépenses pour faire face à la crise sanitaire”, résume Danny Cassimon, spécialiste des questions de soutenabilité de la dette à l’université d’Anvers, contacté par France 24.

C’est cette baisse des ressources disponibles qui, de l’avis des créditeurs des pays africains, rend la situation urgente. Ce n’est, en effet, pas tant le niveau de la dette qui leur fait peur. En valeur absolue, l’Afrique apparaît comme un “Petit Poucet” de la dette. Cumulée pour tous les pays du continent, elle atteint 1 400 milliards de dollars, soit seulement un peu plus de deux fois la dette publique du seul Mexique. Le taux d’endettement public de l’Afrique subsaharienne, qui atteint 60 % du PIB de cette région, est même inférieur à celui de la zone euro (87 %).

Mais c’est “la charge de la dette, c’est-à-dire le remboursement des intérêts, qui peut paraître difficilement soutenable”, souligne Marin Ferry, économiste et spécialiste de la dette africaine à l’université Gustave Eiffel, contacté par France 24. Les économies africaines ne peuvent pas se permettre, à l’instar des pays européens par exemple, de laisser filer leur dette pour financer des généreux plans de soutien à l’économie. “Lorsque l’Allemagne ou la France empruntent sur les marchés, cela ne leur coûte rien car les taux d’intérêt sont très faibles, alors que la prime de risque pour les États africains est beaucoup plus élevée”, précise Marin Ferry.

Ces primes imposées par les prêteurs sont même parfois plus élevées que pour d’autres pays en voie de développement en Asie ou Amérique du Sud. “Il y a un stigma qui handicape les nations africaines sur les marchés financiers et qui, en plus, n’est pas forcément légitime compte tenu de leurs performances macroéconomiques”, note le maître de conférence de l’université Gustave Eiffel.

Spectre du début des années 2000

Du coup, les pays africains se retrouvent pris à la gorge économiquement bien plus vite qu’ailleurs dans le monde. “Trois d’entre eux – la Zambie, l’Éthiopie et le Tchad – ont déjà demandé une restructuration de leur dette et d’autres risquent de suivre”, confirme Danny Cassimon.

Ce qui n’a pas manqué de faire ressurgir le spectre du début des années 2000, lorsque les grands bailleurs de fonds internationaux avaient dû se résoudre à annuler une importante partie des dettes africaines. Mais l’histoire ne bégaie pas, avertissent les experts interrogés par France 24, qui mettent en garde contre la tentation d’un nouveau grand coup d’éponge sur le tableau noir de la dette africaine.

Le paysage de l’endettement s’est transformé en vingt ans et “il faut prendre en compte l’hétérogénéité des situations”, affirme Marc Raffinot, spécialiste de l’économie du développement à l’université Paris Dauphine, contacté par France 24.

À l’aube du nouveau siècle, la plupart des pays africains dépendaient de l’aide au développement fournie par les grandes institutions sous forme de prêts à des taux très bas. Mais depuis, des créanciers du secteur privé ont fait leur apparition, et leur montée en puissance complique fortement la situation.

Ces fonds de pension, banques ou fonds d’investissement ont commencé à prêter aux pays africains à l’époque de la crise financière de 2008. Ces États disposaient de liquidités grâce à l’effacement de leur dette, et les investisseurs cherchaient de nouveaux horizons car les pays dits riches venaient de sombrer dans le marasme financier.

“Une partie des pays africains – comme le Ghana, le Sénégal, la Côte d’Ivoire ou le Bénin – a ainsi décidé de jouer dans la cour des grands en se tournant vers les marchés financiers traditionnels”, souligne Marc Raffinot. C’était une manière pour eux de s’émanciper de la tutelle des grands organismes publics “dont les prêts sont souvent conditionnés à des exigences de réformes structurelles qui peuvent être perçues comme des formes d’ingérence”, note Marin Ferry.

Des créanciers privés qui profitent

En parallèle, la Chine a aussi commencé à prêter à tour de bras en Afrique à partir des années 2010 pour devenir le créancier principal de certains pays comme Djibouti, l’Angola ou l’Éthiopie.

La part des grands bailleurs publics a ainsi baissé au fil des ans au profit de la superpuissance asiatique – qui détient près de 25 % de la dette des pays africains – et des créanciers privés, qui disposent “en moyenne en 2019 d’environ 20 % de cette dette”, précise Marin Ferry.

Et c’est là que le bât blesse, car pour qu’une opération d’annulation ou de restructuration des dettes fonctionne, il faut que tout le monde y participe. En novembre 2020, les institutions internationales ont ainsi proposé un cadre global pour un tel plan en invitant les créanciers privés… qui ont refusé d’y participer.

Pas étonnant. Si le FMI ou la Banque mondiale offrent des facilités de paiement aux pays africains ou des moratoires sur le remboursement des intérêts, c’est autant d’argent qui se libère pour rembourser les acteurs du secteur privé. En d’autres termes, “les créanciers privés se font ainsi subventionner indirectement par les créanciers publics”, résume Marin Ferry.

Tout l’enjeu de la discussion autour des dettes africaines revient donc à savoir comment faire pour convaincre les créanciers privés de jouer le jeu. “Il faut trouver des carottes suffisantes pour les amener à la table des négociations”, estime Danny Cassimon. Ce sera probablement une part importante des discussions autour du fameux “New Deal” voulu par Emmanuel Macron.

Sans compter que, contrairement au début des années 2000, chaque pays a pris une trajectoire d’endettement différente, dépendant plus ou moins de la Chine, des bailleurs internationaux, des créanciers privés internationaux ou même domestiques (comme en Égypte ou en Afrique du Sud, par exemple). “C’est un vrai puzzle”, conclut Marin Ferry. Et en attendant de remettre toutes les pièces en place, le poids du remboursement des intérêts de la dette continue à handicaper les pays africains pour dégager les fonds suffisants afin de limiter les effets de la crise sanitaire.

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