La Chine sous pression technologique de Washington


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Le plan américain, approuvé par le Sénat mardi, pour contrer la Chine dans le domaine technologique n’est pas juste un énième chapitre du conflit commercial sino-américain. C’est un tournant majeur qui pourrait avoir des implications profondes pour Pékin expliquent plusieurs experts interrogés par France 24.

Washington veut mettre près de 250 milliards de dollars sur la table pour financer sa guerre technologique contre la Chine. Le Sénat a approuvé à une écrasante majorité, mardi 8 juin, un vaste projet de loi pour rester “compétitif” au XXIe siècle, en investissant massivement dans les technologies de pointe tout en tentant de ralentir les efforts de Pékin pour rattraper son retard, voire dépasser les États-Unis.

“Est-ce que nous voulons que le monde de demain, façonné par ceux qui maîtriseront les technologies du futur, soit à l’image de notre vision démocratique ou est-ce que nous allons laisser un modèle autoritaire comme celui prônée par Xi Jinping [le président chinois] s’imposer ?”, a déclaré Chuck Summer, le leader de la majorité démocrate au Sénat. “Nous sommes engagés dans une compétition pour remporter le XXIe siècle et le top départ a été donné”, a ajouté Joe Biden, le président américain.

Semi-conducteurs, maxi enjeu

Ce ton très agressif a fortement déplu aux responsables chinois, qui n’ont pas tardé à exprimer leur “profonde indignation”. “Nous dénonçons résolument cette vision américaine de la Chine comme d’un ennemi”, a affirmé Wang Wenbin, le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, interrogé par Reuters.

Pékin a aussi des raisons d’être contrarié par le contenu du plan américain. Tout particulièrement par l’engagement pris de débloquer 54 milliards de dollars pour développer la filière américaine des semi-conducteurs. La pénurie actuelle de ces puces qui a un impact sur un large éventail de secteurs – de l’industrie automobile à la fabrication de machine à laver, smartphones ou même brosses à dents électroniques – a largement démontré leur rôle crucial dans la chaîne du commerce mondial.

Mais c’est aussi devenu un enjeu majeur dans l’affrontement économique entre la Chine et les États-Unis. “Ces semi-conducteurs sont essentiels pour les équipements nécessaires au déploiement de la 5G ; et le contrôle de cette technologie au cœur d’applications comme les villes connectées, les voitures électroniques ou encore l’intelligence artificielle, est l’un principaux champs de bataille entre Washington et Pékin”, rappelle Mary-Françoise Renard, spécialiste de l’économie chinoise à l’université Clermont Auvergne, contactée par France 24. 

Pour l’heure, la Chine demeure très dépendante du savoir-faire américain dans ce domaine et doit, en outre, importer ces puces de pays alliés à Washington, tels que Taiwan et la Corée du Sud. Pékin a décidé ces dernières années d’investir dans ce secteur, mais l’annonce américaine “signifie probablement que la Chine va devoir y consacrer encore plus d’argent si elle veut espérer un jour rattraper son retard et acquérir une certaine indépendance à cet égard”, explique Zeno Leoni, spécialiste des relations sino-américaines au King’s College de Londres, contacté par France 24. 

Le plan voté par le Sénat comporte également des dispositions pour contrer certaines entreprises chinoises en particulier. Le texte prévoit ainsi de ne plus importer des drones construits par des groupes chinois “ayant un lien avec le secteur militaire”, et veut interdire aux membres de l’administration américaine de télécharger TikTok, le réseau social créé en Chine qui fait fureur chez les plus jeunes.

Des dispositions qui peuvent sembler anecdotiques, mais “c’est un signal clair envoyé à Pékin pour lui faire comprendre que le temps des mesures vexatoires contre des entreprises chinoises n’étaient pas une anomalie de l’ère Trump”, souligne Andrew Small, spécialiste de la politique étrangère chinoise au German Marshall Fund de Berlin, contacté par France 24.

L’État de retour comme “à l’époque de la guerre froide”

Au-delà de son contenu, l’existence même de ce texte et sa philosophie générale représentent une menace pour la Chine. Les autorités chinoises “pouvaient espérer que la forte polarisation politique aux États-Unis allait compliquer l’adoption de tout texte majeur, mais l’importante majorité qui a soutenu ce plan démontre que sur la question de la concurrence avec la Chine, il y a un consensus bipartisan”, remarque Andrew Small. 

C’est d’autant plus significatif que ce projet de loi illustre un changement d’attitude des États-Unis dans leur approche pour contrer la Chine. “Jusqu’à présent, Washington avait adopté une stratégie réactionnaire qui consistait à sanctionner au coup par coup des entreprises ou instaurer des barrières douanières. Avec ce plan, les États-Unis entre dans une logique plus proactive où l’État s’implique davantage pour définir quels sont les secteurs stratégiques à soutenir – comme les ordinateurs quantiques, l’intelligence artificielle, l’automatisation”, résume Zeno Leoni.

“On n’avait plus vu l’État américain s’impliquer autant dans la définition des secteurs technologiques prioritaires depuis l’époque de la guerre froide”, affirme Andrew Small. Pour Mary-Françoise Renard, “sur beaucoup de points, ce programme ressemble à une version américaine du plan ‘Made in China 2025’ qui avait établi en 2015 la feuille de route de Pékin pour devenir le leader mondial dans le domaine technologique”.

Pékin se retrouve donc face à une nouvelle réalité dans laquelle la superpuissance américaine copie en quelque sorte le modèle dirigiste chinois pour accroître son avantage technologique et limiter l’accès des entreprises chinoises à ses innovations. En somme, “cela veut dire que plus que jamais, la Chine va devoir investir pour que la technologie dont elle a besoin soit chinoise”, résume Mary-Françoise Renard.

D’un point de vue financier, ce n’est pas un problème puisque les poches de Pékin sont plus profondes que celles de n’importe quel autre pays. “Mais cela veut aussi dire que la Chine va devoir former davantage de personnel pour mener la recherche fondamentale nécessaire, et ce n’est pas gagné, car elle a du retard à rattraper et ce n’est pas le secteur le plus attractif en terme de rémunération pour les jeunes chercheurs”, note l’experte de l’université Clermont Auvergne.

À court terme, cette nouvelle stratégie américaine pour contrer la Chine risque donc de pénaliser Pékin dans cette course technologique. Mais si la super puissance asiatique réussit à s’y adapter, “cela peut lui être bénéfique à plus long terme car elle est forcée d’accélérer son processus de transformation économique pour devenir technologiquement indépendante”, conclut Zeno Leoni.

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