Engine No. 1, petit fonds d’investissement “vert” qui bouscule les géants du pétrole


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Le fonds d’investissement activiste Engine No. 1 a réussi à faire élire trois de ses candidats au conseil d’administration d’Exxon, malgré l’opposition du groupe pétrolier. Un signe important de la pression de plus en plus forte exercée sur ce secteur, qui peine à prendre le virage de la transition énergétique. 

Il s’appelle Alexander Karsner et travaille pour le labo d’innovation d’Alphabet, la maison mère de Google. Mais, surtout, il est devenu, mercredi 2 juin, le troisième candidat soutenu par le fonds d’investissement Engine No. 1 à avoir été élu au conseil d’administration du géant américain du pétrole Exxon. 

Pour ce petit poucet de la finance, la victoire est quasi-totale. Fondé, il y a seulement six mois, le 1er décembre 2020, ce fonds s’est donné pour mission de secouer le monde de l’industrie pétrolière de l’intérieur pour pousser ces riches multinationales à prendre progressivement leurs distances avec les énergies fossiles.

L’éternel combat de David contre Goliath

Engine No. 1 a commencé une semaine après sa création à se lancer à l’assaut de la forteresse Exxon. Avec seulement 230 millions de dollars en poche et 22 salariés, ce David  de la finance “verte” s’est mis en tête de ramener le Goliath américain de l’énergie, qui vaut 250 milliards de dollars et emploie plus de 70 000 personnes, dans le droit chemin environnemental.

Le fonds d’investissement a d’abord acquis 0,02 % du capital d’Exxon, ce qui lui a permis, en tant qu’actionnaire, de demander à la direction du groupe de miser davantage sur les énergies renouvelables pour doper sa croissance à long terme et d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050.

Devant le refus d’Exxon d’accéder à ces demandes, Engine No. 1 est passé à la phase deux de son plan : proposer quatre candidats aux élections pour renouveler en partie le conseil d’administration. L’idée pourrait faire sourire tant ce petit fonds d’investissement ne semblait pas en position de force face aux favoris d’Exxon pour ces postes de directeurs du conseil d’administration.

Pourtant, Engine No. 1 a réussi son pari. L’élection, le 26 mai, des deux premiers candidats présentés par ce fonds a été ressentie “comme un tremblement de terre dans l’industrie”, souligne le Financial Times.  L’annonce, mercredi, de la victoire du troisième homme d’Engine No. 1 confirme l’entrée plus que remarquée d’un fonds “vert” dans une instance qui peut peser sur des choix aussi stratégiques que le remplacement du PDG d’Exxon, ou la validation de son salaire.

Signe d’un changement de mentalité

Ces nominations ne changent pas fondamentalement le rapport de force au sein du conseil d’administration puisque neuf sièges sur les 12 sont occupés par des directeurs soutenus par Exxon. Mais il souligne un changement de mentalité parmi les investisseurs des grands groupes pétroliers.

Pour imposer ses candidats, Engine No 1 a, en effet, dû convaincre une majorité des investisseurs contre l’avis d’Exxon. Il a notamment obtenu le soutien de trois fonds de pension (dont celui de l’Église britannique) qui sont actionnaires d’Exxon et des fonds de placement Blackrock et Vanguard, qui détiennent plus de 15 % du groupe pétrolier. “Cela n’aurait pas été possible il y a un ou deux ans”, souligne le site économique Quartz

Engine No. 1 a moins fait appel à la fibre “écolo” de ces investisseurs pour les amener à soutenir ses candidats qu’à leur appétit pour les profits. Dans un document que la firme a fait circuler parmi les actionnaires, elle assure que l’obsession d’Exxon pour les énergies fossiles et son dédain pour les renouvelables mettaient en péril les dividendes de demain.

“C’est l’une des premières fois que le discours sur les perspectives financières à long terme de la transition énergétique a des conséquences concrètes pour un grand groupe pétrolier”, souligne la chaîne économique Bloomberg. 

Engine No. 1 a également pris soin de choisir des candidats qui n’ont pas un CV trop “vert”. Outre le cadre d’Alphabet, les deux autres nouveaux directeurs d’Exxon soutenus par ce fonds d’investissement sont Kaia Hietala, une dirigeante qui a travaillé pour Neste, un raffineur de pétrole finlandais, et Gregory Goff, un vétéran de l’industrie pétrolière nord-américaine. 

Exxon, cible idéale

Exxon était aussi la victime idéale pour cette première opération d’entrisme “écolo”. Le groupe apparaît actuellement comme le maillon faible de l’industrie pétrolière. En 2020, il a perdu de l’argent pour la première fois de son histoire. Une mauvaise performance mise, par une partie des analystes, sur le compte de l’entêtement d’Exxon à ne faire que du pétrole sans chercher à se diversifier dans les renouvelables. Dans ce contexte, les investisseurs, frustrés, étaient “plus prêts qu’ailleurs à prêter une oreille attentive à un fonds d’investissement venu expliquer qu’en changeant de stratégie, on va renouer avec la croissance des profits”, souligne le Financial Times.

Pour autant, Exxon n’est pas un cas isolé. Depuis fin mai, les déconvenues s’accumulent pour les géants pétroliers qui peinent à prendre le virage de la transition énergétique. Au Pays-Bas, un tribunal a ordonné au groupe Shell, le 26 mai, de “réduire davantage ses émissions de gaz à effet de serre“, et les actionnaires de Chevron ont voté à une majorité de 60 %, cette même semaine, une résolution demandant aux dirigeants du groupe de réduire leurs émissions de CO2. 

Rien de tout cela ne contraint les dirigeants de multinationales à passer à l’acte. La décision de justice néerlandaise peut être contestée en appel, la résolution des actionnaires de Chevron n’est qu’une recommandation et Exxon garde le contrôle de son conseil d’administration malgré l’arrivée des trois trublions soutenus par Engine No. 1.

Mais cette série noire pour ces géants de l’or noir suggère “une transformation en cours du secteur”, souligne le site d’informations Vox. L’un des fonds de pension qui a soutenu les efforts d’Engine No. 1 a d’ailleurs publié un communiqué après la nomination des nouveaux directeurs pour indiquer que “ce n’est qu’un début”. Comme quoi, les révolutions ne se font plus dans la rue, mais au sein des conseils d’administration.

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