En cent jours, Joe Biden a-t-il enterré le “néolibéralisme à l’américaine” ?


Après 100 jours à la Maison blanche et un plan de relance économique colossal, Joe Biden se voit comparé à Franklin D. Roosevelt, le président du “New Deal”. Mais le considérer comme l’homme qui a tourné la page de plus de 30 ans de politique économique néolibérale est sans doute prématuré.

En cent jours, Joe Biden semble avoir engagé une révolution économique aux États-Unis. Le nouveau président américain a proposé un vaste plan de soutien à l’emploi, un programme d’investissement dans les infrastructures d’une ampleur historique et il souhaite financer le tout en mettant davantage à contribution les plus riches

Et les géants de la Tech ne sont pas en reste, puisque le locataire de la Maison blanche a également suggéré être ouvert à plus de régulation afin de corriger les excès du marché qui leur ont permis d’occuper une position dominante. Pour couronner le tout, il envisage de réévaluer à la hausse le salaire minimum.

Un autre “New Deal” ?

De quoi faire pleuvoir, dans les médias, les comparaisons entre Joe Biden et Franklin D. Roosevelt, l’une des icônes historiques du camp démocrate, président des États-Unis entre 1933 et 1945.

Les parallèles apparaissent évidents. Les deux présidents ont accédé au pouvoir en pleine crise aiguë. Franklin D. Roosevelt est arrivé après le marasme économique de 1929, tandis que Joe Biden a pris ses fonctions alors que la pandémie de Covid-19 secoue le pays en profondeur.

Pour surmonter l’épreuve, ils ont aussi, tous les deux, opté pour de vastes plans d’investissement afin de remettre l’économie en ordre de marche. Le premier est entré dans l’Histoire avec son “New Deal”, le second annonce un budget de 2 000 milliards de dollars pour rénover les infrastructures, mettre l’économie au “vert” tout en réduisant les inégalités.

Enfin, Franklin D. Roosevelt et Joe Biden semblent avoir rompu avec la pensée économique dominante de leur époque. Le 32e président des États-Unis a été le premier à utiliser “la politique budgétaire pour stabiliser l’économie aux États-Unis”, rappelle Christophe Blot, spécialiste de l’économie américaine à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Il est devenu, à ce titre, le président “keynésien” par excellence, en référence à l’économiste John Maynard Keynes qui affirmait dans les années 1930 que l’État avait un rôle clé à jouer pour stimuler la demande et soutenir l’activité.

La politique économique initiée par l’actuel locataire de la Maison blanche apparaît, quant à elle, à des années lumières de la rigueur budgétaire et prône un rôle plus important de l’État-providence, a contrario de tous les présidents, démocrates comme républicains, depuis Ronald Reagan dans les années 1980. “Les actions menées jusqu’à présent par Joe Biden éloignent la politique économique américaine de cette doctrine jusqu’alors dominante et qu’on appelle ‘consensus de Washington’” ou néolibéralisme à l’américaine, reconnaît Max Steinhardt, professeur d’économie à l’Institut John F. Kennedy de l’université libre de Berlin, contacté par France 24. 

Il serait alors tentant de suggérer que Joe Biden a enterré, en 100 jours, près de 40 ans de consensus économique “basé, pour schématiser, sur la croyance que l’État doit jouer un rôle limité, qu’il faut maîtriser des déficits, que le taux d’imposition doit être faible et que l’inflation doit être méticuleusement scrutée”, résume Thomas Gift, directeur du Centre de recherche sur la politique américaine à l’University college de Londres, contacté par France 24. “Il est vrai que même par rapport à Barack Obama, Joe Biden a une approche plus volontariste de la politique économique qui marque une rupture plus profonde”, note Christophe Blot. 

Le “consensus de Washington” jamais très loin

Mais de là à faire de Joe Biden le grand fossoyeur, à lui tout seul, du “consensus de Washington”, il y a un pas que les spécialistes interrogés par France 24 hésitent à franchir. L’actuel président “n’est pas forcément celui qui a initié ce mouvement pour s’éloigner de l’orthodoxie néolibérale, et c’est une volonté politique qui ne se retrouve pas seulement chez les démocrates”, affirme Thomas Gift.

“Elle transparaissait déjà chez Donald Trump, même si le but politique poursuivi n’était pas le même”, confirme Christophe Blot. L’ex-président n’a eu que peu d’égard pour la maîtrise des déficits lorsqu’il a fait passer, en 2017, sa réforme fiscale qui a lourdement pesé sur les finances. Idem pour les premiers plans de soutien à l’économie après le début de la pandémie de Covid-19, dont l’envoi de chèques à chaque Américain est l’une des mesures emblématiques. Le but de Donald Trump n’était pas, à l’inverse de Joe Biden, de créer une économie américaine plus “climato-compatible” ou de lutter contre les inégalités, mais les mesures étaient déjà très éloignées des préceptes néolibéraux du “consensus de Washington”.

La Fed a aussi pris ses distances, ces dernières années, avec la maîtrise de l’inflation, qui a longtemps été la principale religion des banques centrales. “Elle a su se montrer très créative pour soutenir l’activité et lutter contre le chômage”, rappelle Christophe Blot.

Joe Biden, en ce sens, n’a fait qu’accentuer le rejet de la logique économique néolibérale. Et puis surtout, “ce n’est pas une loi ou deux qui feront de lui la réincarnation de Franklin D. Roosevelt”, prévient Thomas Gift.

Autrement dit : attendons de voir l’évolution de cette présidence avant d’enterrer le “consensus de Washington”. En effet, “le virage à gauche de Joe Biden, qui s’était présenté comme économiquement centriste durant la campagne, est en partie dû à la victoire des démocrates lors des élections en Géorgie, qui leur a donné une majorité dans au Congrès. La Maison blanche s’est probablement dit qu’il y avait là une opportunité unique pour présenter des réformes vraiment significatives”, analyse Thomas Gift.

Mais la Maison blanche devrait rapidement retrouver une minorité républicaine plus agressive au Congrès, veut croire cet expert. “Joe Biden a utilisé une grande partie de son capital politique pour faire passer le plan de relance en février”, assure Thomas Gift. “C’est à partir de maintenant qu’il va être intéressant de voir comment il va réussir à concilier ses ambitions économiques avec les désidératas du Congrès”, ajoute Christophe Blot. Selon lui, le prochain test pour évaluer la détermination de Joe Biden d’en finir avec le “consensus de Washington” concernera la bataille autour du salaire minimum. Elle a commencé, mardi 27 avril, avec l’annonce d’une hausse à 15 dollars par jour du smic pour les prestataires travaillant pour l’administration américaine. C’est un début.

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