des chaussures “magiques” qui font tomber les records en athlétisme ?

Depuis plusieurs mois, de nombreux records tombent en athlétisme. Le dernier en date est celui du Norvégien Karsten Warholm qui est devenu le premier homme à passer sous les 46 secondes sur le 400 haies. Cet exploit a sûrement été aidé par l’apparition de nouvelles pointes sur les courtes distances, dans la foulée de ce qui est arrivé en demi-fond depuis deux ans et sur la route depuis cinq ans.

Un coup de tonnerre ! Le Norvégien Karsten Warholm a remporté, mardi 3 août, le titre de champion olympique du 400 mètres haies en détruisant son propre record du monde (45 sec 94), établi le 2 juillet à Oslo. Deuxième de la course, l’Américain Rai Benjamin a aussi réalisé un chrono insensé (46 sec 17), réalisant la deuxième meilleure performance de tous les temps.

Dans la fournaise de l’été japonais (environ 33 degrés et 60 % d’humidité), le Brésilien Alison dos Santos a même pris la 3e place en 46 sec 72, mieux que l’ancien record du monde de l’Américain Kevin Young (46 sec 78), qui avait tenu de 1992 à cet été, et qui a désormais pris un sacré coup de vieux.

Une pluie de records

Depuis plusieurs mois, les records s’enchaînent en d’athlétisme. En octobre 2019, le Kényan Eliud Kipchoge était devenu le premier homme à courir le marathon en moins de 2 heures, tandis que sur le demi-fond masculin, c’est l’Ougandais Joshua Cheptegeï qui a fait tomber les records du 5 000 m en août 2020 (12’35”36) et du 10 000 m en octobre 2020 (26’11”00). Chez les femmes, l’Éthiopienne Letesenbet Gidey et la Néerlandaise Sifan Hassan se sont également surpassés sur 10 000 m. Hassan a été la première à frapper le 6 juin dernier en battant le record de la discipline (29’06”82), Gidey lui a répondu deux jours plus tard (29’01”03). L’Éthiopienne avait déjà amélioré le record du monde du 5 000 m en octobre 2020 (14’06”62).

Pour beaucoup d’observateurs, ces exploits ne doivent rien au hasard, mais à une nouvelle génération de chaussures. Ces athlètes portent au pied les nouvelles Vaporfly de chez Nike. Ces chaussures ultralégères sont équipées d’une lame de carbone dans la semelle qui, associée à la mousse, restitue de l’énergie à chaque appui, un peu comme l’effet d’un ressort.

“Je ne sais pas de combien, mais c’est sûr que j’aurais couru beaucoup plus vite (avec les nouvelles chaussures), en dessous de 9 sec 50 sans aucun doute”, a ainsi assuré au quotidien britannique The Guardian la légende de la piste Usain Bolt.

Un vif débat

Les études ont validé un gain en efficacité d’environ 4 % pour la nouvelle génération de chaussures sur route, utilisées depuis 2016. Pour les pointes (réservées à la piste) de demi-fond, apparues discrètement sous forme de prototypes en 2019, leur utilisation est trop récente, l’échantillon trop faible (la piste est une “niche” commerciale) et la bonne méthode scientifique pas encore définie pour réaliser des tests concluants.

Peu d’athlètes nient le phénomène mais la plupart aiment rappeler que leurs progrès n’existeraient pas sans leur travail quotidien. “Il faut accepter les innovations des nouvelles compagnies, les technologies. Il s’agit de confort pour atteindre nos rêves”, a ainsi estimé le recordman du monde des 5 000 et 10 000 m ougandais Joshua Cheptegei.

Pour certains champions, cette nouvelle technologie est en revanche discutable. “C’est de l’athlétisme avec des ressorts (…) je serais pour les interdire”, s’est enflammé sur Twitter le sauteur en longueur espagnol Eusebio Caceres après des essais. “Elles sont très difficiles à utiliser. Ma façon de courir et de sauter a changé pour pouvoir constater leur utilité, et je n’ai pas réussi à en profiter”, analyse-t-il, rejoignant les rumeurs sur l’instabilité de ces nouveaux outils, qui peuvent pousser des sportifs à rester sur leurs paires traditionnelles avant leur objectif majeur.


D’autres n’hésitent pas à parler de dopage technologique. Sous contrat avec Nike, la coureuse française Liv Westphal a été critiquée après son record de France du 10 km sur route, battu en 29 décembre 2019 (31 min 15 s). “Pour certains, ma performance est discréditée, mais j’ai été classée 5e européenne en cross, avec des pointes au pied et en battant des filles qui avaient déjà couru le 10 km en 31 min 30 s, se défend-elle. Ce n’est pas une chaussure miracle. Parler de dopage technologique est aberrant. C’est l’athlète qui produit l’effort”, a-t-elle soutenu auprès du journal Le Monde.

La sportive assure aussi que ces chaussures lui permettent de soulager ces problèmes de dos. Le perchiste espagnol Didac Salas loue aussi leurs bienfaits pour la santé des athlètes. “À chaque pas, mes tendons d’Achille ont moins de tension et je ressens moins de douleur. Grâce à elles, je force moins sur mes mollets”, a-t-il raconté au quotidien français.

D’autres records ?

Alors que le record du 400 mètres haies vient de tomber, d’autres chronos incroyables sont attendus à Tokyo. L’Éthiopienne Letesenbet Gidey et la Néerlandaise Sifan Hassan pourraient continuer leur face à face, tandis que les records du 800 m et du 1500 m sont peut-être aussi en danger.

Quant à celui du 100 m, il n’est pas tombé lors de la finale olympique remportée par l’Italien Lamont Marcell Jacobs, même s’il a gagné la course en 9 sec 80, signant le nouveau record d’Europe. Mais pour Stéphane Diagana, champion du monde du 400 m haies en 1997 (en 47”70), ce n’est qu’une question de temps:  “Les records de Bolt, on ne voyait pas qui pourrait les battre”, a-t-il estimé auprès de Ouest-France. Et c’est quand il y aura deux, trois mecs qui vont les dépasser qu’on se dira : OK, là, les chaussures y sont pour quelque chose”.

Interrogé par ce même quotidien, Stéphane Caristan, consultant Eurosport lors des JO de Tokyo, a pour sa part dressé un parallèle avec les combinaisons en polyuréthane qui avaient révolutionné la natation entre 2008 et 2010, avant d’être interdites : “En natation, les combinaisons avaient été très vite retirées. Là, ça va durer, on n’est pas sur un épiphénomène. Avec tout le respect que j’ai pour la natation, les combinaisons touchaient un minimum de gens. Là, il y a déjà des millions de coureurs ‘du dimanche’ qui se sont équipés avec ces matériaux-là, et c’est un vrai phénomène économique”. 

Pour le moment autorisées

Pris de vitesse, World Athletics a fini par légiférer en définissant le terrain de jeu mais sans siffler pour l’instant, la fin de la récréation. Ces chaussures ont été autorisées à Tokyo. Quasiment tous les modèles existant respectent les nouvelles règles, à savoir un talon qui ne doit pas dépasser 20 mm d’épaisseur (sprints et sauts, sauf le triple), 25 mm (fond et demi-fond, triple saut) ou 40 mm (route). 

Dans la foulée de Nike, les autres grands équipementiers ont ainsi sorti leurs propres paires et se sont lancés dans la course aux chaussures “magiques”, la plupart du temps en combinant une plaque rigide et une mousse dernière génération.

La bataille des marques reste difficile à suivre, même pour les initiés : 201 pointes (chaussures de pistes) sont inscrites sur la dernière liste de “conformité” de World Athletics, qui recense les modèles autorisés (commercialisés ou prototypes). “C’est flou, c’est un truc quasiment mystique, on ne sait plus qui porte quoi, qu’est-ce qu’il y a dans la chaussure. On va vers une individualisation de la chaussure. Au départ, je pensais analyser la plupart des courses pour savoir qui portait quoi, j’ai laissé tomber, il y a trop de références, ça va trop vite”, note Vincent Guyot, étudiant-chercheur à l’Insep spécialisé dans le domaine.

Avec AFP

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