Comment le Danemark est devenu le poste d’écoute de la NSA en Europe


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Les révélations, dimanche, de l’aide apportée par les espions danois à la NSA américaine pour surveiller des dirigeants européens soulignent le rôle de premier plan que ce pays scandinave joue pour les services américains de renseignement. Une collaboration qui n’a fait que s’accentuer au fil des ans.

Le Danemark a servi de base arrière aux agents de la NSA pour espionner la chancelière allemande Angela Merkel et d’autres politiciens outre-Rhin, des personnalités françaises, norvégiennes ou encore suédoises entre 2012 et 2014 au moins. C’est ce que révèle une enquête de la télévision publique danoise (DR), rendue publique dimanche 30 mai, à laquelle plusieurs médias européens dont Le Monde ont participé.

L’ambition des cyberespions américains de mettre le monde entier sur écoute, y compris leurs alliés, n’a rien de très nouveau. Les révélations d’Edward Snowden, en 2012, ont permis de prendre la mesure de l’ampleur du programme de cybersurveillance massive de l’agence américaine. L’enquête de la télévision danoise se fonde d’ailleurs sur un rapport interne des services de renseignement danois commandé en 2013 après le scandale Snowden pour savoir à quel point les États-Unis avaient déployé leurs grandes oreilles sur le sol national.

Membre non officiel du “club des Five Eyes”

La collaboration du service danois de renseignement militaire extérieur (Forsvarets Efterretningstjeneste, FE), mise en avant dans l’enquête de la télévision publique, et le choix des Américains de faire de ce petit pays du nord de l’Europe son point de chute pour écouter ses alliés sur le Vieux continent peuvent davantage surprendre.

En réalité, “ce n’est pas si étonnant que ça, et ces nouvelles révélations n’ajoutent que des détails à un scandale qui a éclaté l’an dernier au Danemark”, rappelle Flemming Splidsboel Hansen, spécialiste des questions de sécurité internationale à l’Institut danois des relations internationales, contacté par France 24. Le FE est en effet sur la sellette depuis le printemps 2020 pour avoir laissé la NSA mettre sur écoute des personnalités et des groupes industriels danois.

“À l’époque, les autorités avaient été plutôt cryptiques, affirmant seulement regretter que le Forsvarets Efterretningstjeneste n’était pas intervenu pour empêcher ‘une puissance étrangère’ d’espionner sur le sol danois”, souligne cet expert, qui a lui-même travaillé pour le service danois de renseignement extérieur. Il avait fallu l’entêtement des médias locaux pour découvrir qu’il s’agissait des Américains. “C’est probablement le seul pays qui peut se permettre de faire ça chez nous sans craindre de subir des conséquences”, assure Flemming Splidsboel Hansen.

Si la NSA semble pouvoir utiliser ainsi en toute impunité le Danemark pour déployer ses grandes oreilles sur toute l’Europe, c’est en raison d’une longue tradition de collaboration entre les services de renseignement des deux pays. “Le Danemark est devenu une sorte de membre de facto et non officiel du ‘club des Five Eyes’ (le regroupement des services de renseignement des cinq principaux pays anglophones)”, souligne l’hebdomadaire danois Weekendavisen.

Des câbles et des guerres

Ce rapprochement entre le pays d’Europe du Nord et la superpuissance américaine remonte aux débuts des années 1990. À cette époque, Copenhague se rend compte qu’il est assis sur une mine d’or de l’espionnage : des câbles sous-marins par lesquels transitent les communications électroniques entre les États-Unis et l’Europe passent par ses eaux territoriales. Le FE réussit secrètement à se brancher dessus et s’en va monnayer cet accès auprès des services de renseignement américain. “La NSA a sauté sur l’occasion”, raconte la Süddeutsche Zeitung, le grand quotidien de centre-gauche allemand.

En parallèle, le Danemark s’engage dans une politique de soutien militaire à Washington qui pourrait presque faire passer le Royaume-Uni pour un allié de seconde zone des États-Unis. “Nous avons combattu aux côtés des Américains en Libye, en Syrie, ou encore en Afghanistan. On peut dire qu’on est un pays va-t-en-guerre et cela fait presque 30 ans que cela dure”, détaille Flemming Splidsboel Hansen.

Une collaboration militaire qui “implique aussi par la force des choses une accentuation des échanges de renseignements”, ajoute le spécialiste de l’Institut danois des relations internationales.

Lorsque la NSA envisage, à la fin des années 2000, d’installer un centre de données en Europe du Nord pour traiter une partie des informations qu’elle collecte sur le Vieux Continent, le Danemark apparaît comme le candidat naturel. Le Forsvarets Efterretningstjeneste construit alors avec l’aide américaine un grand centre de traitement des données sur l’île d’Amager, à l’est de Copenhague, qui permet aux deux services de renseignement d’exploiter toutes les communications interceptées grâce aux outils de surveillance électronique des cyberespions américains.

Que reçoit le Danemark en retour ?

Washington tient d’autant plus à son allié d’Europe du Nord qu’il se trouve à un emplacement stratégique – au bord de la mer du Nord et non loin de l’océan Arctique – qui risque de gagner en importance dans les années à venir. “Je pense que la collaboration va encore s’accentuer en raison des enjeux autour de l’Arctique“, estime Flemming Splidsboel Hansen.

Cette collaboration entre espions alliés n’est pas à sens unique. “Elle a permis au Danemark d’avoir des renseignements américains de meilleure qualité que l’Allemagne par exemple”, assure l’expert danois. C’est aussi une manière pour Copenhague “d’obtenir un crédit politique à Washington que nous n’aurions pas eu autrement”, poursuit-il.

Mais est-ce suffisant ? Les révélations en cascade depuis un an autour de l’aide apportée par les espions danois à leurs collègues de la NSA ont un coût pour l’image du pays. “C’est sûr que cela risque de ne pas simplifier les relations entre le Danemark et les autres États de l’Union européenne”, reconnaît Flemming Splidsboel Hansen.

Pour l’instant, cet expert estime que le jeu en vaut encore la chandelle pour les autorités danoises. “Ce qui importe aux yeux des dirigeants, c’est l’impact sur l’opinion publique nationale, et pour l’instant les conséquences sont limitées”, a-t-il constaté. Mais si le robinet à révélations continue à couler, l’expert prévoit que la pression va s’accentuer pour que les autorités danoises prouvent que Washington n’exploite pas à peu de frais le Danemark comme une simple antenne-relais pour ses cyberespions.

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