Comment Israël utilise la reconnaissance faciale pour surveiller les Palestiniens


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Des témoignages d’anciens soldats israéliens, révélés lundi par le Washington Post et l’ONG israélienne Breaking the Silence, décrivent une vaste base de données de photos et d’informations sur les Palestiniens mise en place par Tsahal.

“J’ai déjà averti par le passé que l’architecture de l’oppression [technologique] était en train de se mettre en place. Nous y sommes.” Edward Snowden, le célèbre lanceur d’alerte à l’origine du scandale du programme d’écoutes électroniques de la NSA en 2013, réagissait ainsi sur Twitter, lundi 8 novembre, à la description faite par le Washington Post des efforts de surveillance technologique déployés par l’armée israélienne en Cisjordanie.

Tsahal s’est constitué son “Facebook secret de Palestiniens” – selon les dires de l’un des ex-soldats israéliens interrogés par le journal américain – connecté un système de reconnaissance faciale utilisé dans les zones jugées les plus à risques de Cisjordanie, à l’instar de la ville d’Hébron.

“Prendre le plus de photos possibles”

Tout commence il y a près de deux ans avec des smartphones équipés d’un programme de reconnaissance faciale baptisé “Blue Wolf”. Ils en ont distribué à des soldats israéliens en poste à Hébron, d’après plusieurs témoignages recueillis par Breaking the Silence, une ONG israélienne qui travaille avec d’ex-soldats pour documenter les abus de l’armée israélienne à l’égard des Palestiniens.

Ces militaires ont ensuite pris des photos de Palestiniens afin de nourrir une base de données qui n’a cessé de s’enrichir pour atteindre plusieurs milliers de visages reliés à des noms, des adresses et toutes informations que les services israéliens de renseignement pourraient avoir sur ces individus. 

Enfants, personnes âgées, tout le monde pouvait être pris en photo. “On n’avait pas besoin de ‘signes suspects’ pour le faire. Tout ce qu’on nous demandait, c’était de prendre le plus de photos possibles. Il y avait même des sortes de compétition entre les unités”, raconte un ex-sergent en poste à Hébron en 2020 dans un témoignage publié par Breaking the silence. Les prix pour les photographes les plus prolifiques pouvaient être des permissions de nuit supplémentaires, précise le Washington Post.

Cette base de données photographiques peut ensuite être interrogée en temps réel par les soldats israéliens lors de contrôles d’identité en Cisjordanie. “On reçoit alors des indications par code couleur pour chaque individu. Le jaune signifiant qu’il faut détenir la personne, le rouge qu’il faut l’arrêter et le vert qu’on peut la laisser passer”, raconte un ex-soldat à l’ONG Breaking the silence. 

Pour obtenir ces informations, “on scanne un code-barre sur les papiers d’identité de la personne contrôlée, ou alors, si elle n’en a pas sur elle, on peut directement scanner son visage avec le programme sur le téléphone”, précise dans un autre témoignage un ex-lieutenant de Tsahal qui a pu tester l’efficacité du système de reconnaissance faciale Blue Wolf.

Mais d’autres mécanismes sont également reliés à “Blue Wolf”. Le réseau de caméras de surveillance installé à Hébron y a également accès. Ce dispositif, baptisé “Hebron Smart City”, permet ainsi de “reconnaître les Palestiniens avant même qu’ils présentent leurs papiers d’identité lors d’un contrôle à un check-point”, note le Washington Post.

Le programme “Hebron Smart City” – démarré l’an dernier – avait jusqu’à présent simplement été décrit comme un réseau traditionnel de caméras de surveillance, utilisé pour aider Tsahal à lutter contre le “risque terroriste”. Dans un article du quotidien israélien gratuit Israel Hayom paru en octobre 2020, ce dispositif est décrit par l’armée comme “un ensemble de capteurs capables d’identifier en temps réel ce qui sort de l’ordinaire et de fournir rapidement aux soldats sur place toutes les informations utiles sur ce qui se passe”.

Un petit air de “Big Brother”

Mais les révélations du Washington Post sur le lien entre “Hebron Smart City” et la base de données photographiques Blue Wolf procurent à ce programme un aspect beaucoup plus “Big Brother” version chinoise. Pékin a, en effet, été très critiqué pour son recours à la reconnaissance faciale afin de contrôler la minorité musulmane des Ouïghours. Et avec son système “made in Israël”, Tel Aviv “est en train de construire un petit coin de Chine en Cisjordanie”, a déploré sur Twitter Haggai Matar, un journaliste israélien réputé pour ses prises de position hostiles à la présence de l’armée israélienne en Cisjordanie. 

>> À lire : Comment Pékin organise la surveillance 2.0 des Ouïghours

Et les militaires israéliens ne seraient pas les seuls à profiter des informations contenues dans cette base de données, d’après les ex-soldats qui ont témoigné de son existence. Un programme parallèle, baptisé “White Wolf”, est mis à disposition des colons juifs en Cisjordanie et leur permet d’interroger cette base de données en scannant les papiers d’identité des Palestiniens qui viennent travailler dans les implantations juives. “C’est une version édulcorée avec beaucoup moins de données fournies [aux colons]. Ils ne reçoivent que les informations sur les permis de travailler et les éventuelles restrictions de circulation”, a précisé un ex-lieutenant de Tsahal interrogé par Breaking the silence.

Contacté par France 24, l’armée israélienne n’a pas nié l’existence de “Blue Wolf” ajoutant simplement qu’il était “naturellement impossible de donner des détails sur les capacités opérationnelles de l’armée de défense d’Israël”. 

L’utilisation de la reconnaissance faciale à des fins de sécurité est sensible en Israël comme ailleurs. Une loi pour introduire des caméras dopées à la reconnaissance faciale sur tout le territoire israélien, présentée en juillet 2021, a rencontré une forte opposition de la part des associations de défense de la vie privée. Elles soutiennent qu’il ne s’agit pas seulement de violation de la vie privée, mais que l’efficacité de la reconnaissance faciale est encore loin d’être satisfaisante.

Des critiques qui ont permis de bloquer – du moins temporairement – l’adoption du texte en Israël, mais qui n’ont nullement empêché Tsahal de déployer la technologie en Cisjordanie “à l’insu de la population”, note le Washington Post. Pour Breaking the Silence, c’est une “nouvelle démonstration que lorsqu’il s’agit des Palestiniens, l’armée juge que les droits humains les plus basiques ne s’appliquent même pas”.

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